Les chroniques extraordinaires du Scapulaire

04 août 2019

Quand j'étais petit, mes rêves étaient grands

 Quand j'étais petit mes rêves étaient grands comme un terrain de football. Ils tournaient tous, peut-être parce que je vivais à moins de cent mètres du stade Gaston Lacoste de Carbon-Blanc, autour du ballon rond. Un scapulaire barrait la poitrine de mes héros. Ils s'appelaient Chorda, Moévi, Calléja, De Bourgoing, Robuschi, Ruiter et Abossolo. De gentils Nantais, apôtre du beau football en opposition au football réputé bourrin des Girondins, gagnaient toujours le championnat de France de football. Je déteste le F.C Nantes. Quelques années plus tard, un gamin Haux comme trois pommes foulait pour la première fois la pelouse de Lescure. Il s'appelait Alain Giresse et son talent était source d'allégresse. En 1999,  casquette vissée sur la tête, un Ariégeois à l'oeil roublard parvenait à décrocher le Graal avant qu'un Cévenol, un brin désinvolte, dix années après, porté par un numéro 10 Breton en état de grâce, décroche à son tour la timbale.

Tout s'arrêta avec une claquette de Hugo Lloris sur un coup de tête de Wendel, un gardien de but pas encore champion du monde mais signataire à cette seconde précise de l'arrêt miracle qui nous envoyait pour un millier de matches au purgatoire. Je déteste l'Olympique Lyonnais tout autant que le F.C Nantes avec une absolue mauvaise foi. Les supporteurs, je veux parler des vrais de vrais, de ceux qui payent pour venir soutenir leur équipe contre Dijon, Metz et Guingamp, sous le crachin les nuits de novembre et février, ceux qui chantent de la première à la dernière minute dans le Virage Sud quand leur équipe n'aligne pas trois passes successives et prend des buts dans tous les arrêts de jeu, les inconditionnels du Scapulaire ne le savaient pas encore mais nous venions d'entrer dans le temps du Carême.

Dix ans après que les Girondins aient fini en tête du championnat pour la dernière fois, un Américain achetait le club de mon enfance avec de l'argent qu'il n'avait pas mais qu'on lui préta parce qu'il ferait du bénéfice en revendant plus cher une équipe d'occasion au tarif du neuf.

Les nouveaux proprios envisagèrent un moment d'augmenter sensiblement le prix des places au stade mais quelqu'un fit alors remarquer que si personne ne venait déjà voir jouer cette équipe de pieds carrés, ce n'était pas en les faisant casquer plus cher que les spectateurs seraient plus nombreux. A une semaine de l'ouverture des festivités, se profile un déplacement dans la douceur angevine, autre équipe porteuse d'un scapulaire en berne mais où nous perdons avec une régularité jamais décevante. De toutes façons, nous préférons faire descendre Caen en Ligue 2 en gagnant chez eux lors de la dernière journée du dernier championnat après avoir perdu six matches d'affilée. Vaincre 1-0 là-bas c'était la très grande classe sans aucun doute.

Depuis le 29 mai 1985 où le sang des morts dans le stade du Heysel à Bruxelles n'avait pas eu le temps de sécher dans les tribunes que les commentateurs du match s'impatientaient déjà de le voir commencer, nous savons certes que le jeu de football n'est plus qu'un cirque côté en bourse avec les esclaves les mieux payés de toute l'histoire de l'humanité. Des annonceurs, à cet effet, de plus en plus nombreux, signent des chèques de plus en plus gros dans la perspective de vendre un maximum d'automobiles et de rasoirs jetables à des types affalés sur leurs canapés en train de bouloter à la mi-temps leurs pizzas quatre fromages entre deux gorgées de bière.

Sans parler du  "fair-play financier ". Retourner ces quatre mots dans votre bouche un instant et imaginez-vous en train de promouvoir la sécheresse de la pluie ou la noirceur de la neige. Il faudrait nobeliser sans plus tarder l'inventeur de cette formule " le fair-play financier " et pourquoi pas dans la foulée, ne pas évoquer la magnanimité de Margaret Thatcher ou la pudibonderie de Silvio Berlusconi ?

Désormais des paris sont pris un peu partout dans le monde sur n'importe quel match de n'importe quel championnat et la vaseline ne s'est jamais aussi bien vendue. Le coût des transferts de divas fait chaque année ou presque reculer les limites de la décence. La cupidité, par ceux qui la pratiquent partage avec la bêtise pour ceux qui l'exploitent, le même juteux privilège : ni l'une ni l'autre ne connaissent de limites.

 

La première chose toutefois que je chercherai à la Une de "Sud Ouest Dimanche "au lendemain du prochain match des Girondins de Bordeaux un samedi soir, sera le résultat de leur rencontre. Cela fait cinquante ans que je fais cela : quand je vous disais que la bêtise n'avait pas de limites ! Le football est devenu un jeu d'argent pratiqué par des pickpockets à mains découvertes. Comment expliquer l'étincelle beaucoup plus faible mais toujours réelle que le jeu de mon enfance allume encore chez moi ? Des joueurs appartiennent à des fonds d'investissement, touchent des primes pour être polis et tout le monde trouve cela normal. Quelques mecs aux coupes de cheveux carnavalesques gagnent en 24 heures ce que la grande majorité de leurs admirateurs ne gagneront pas en 127 ans de travail mais ces mêmes salariés claquent sans sourciller une centaine d'euros dans l'achat du maillot d'un millionnaire âgé de moins de 20 ans. Tout le monde trouve cela normal.

Et pourtant...quand à Liverpool le peuple d'Anfield Road entonne " You'll never walk alone " et lorsque Benjamin Pavard décoche cette flêche d'une lumineuse perfection pour égaliser contre l'Argentine, alors pareil à Jacques Brel oubliant tout le mal qu'elle lui a fait, je fête à gorge déployée le retour de ma propre Mathilde. Je revois la passe de Pelé pour Carlos Alberto sur le quatrième but du Brésil contre l'Italie en 1970 et le visage extatique de l'enfant de Langoiran après son but de 1982 à Séville.

Je rembobine les incandescentes fulgurances du numéro 14 de l'Ajax d'Amsterdam, la talonnade de Madjer qui terrassait l'ogre de Bavière, les diagonales de Michel Platini, le coup-franc de Ronaldinho contre l'Angleterre et les dribbles gourmands de Chris Waddle ressuscitaient presque cet insolent gamin de Georges Best. Je vis encore une fois ces vingt secondes de pur génie ou l'instant suspendu du grand pont du même Pelé, sans même effleurer le ballon, face au gardien de but tchèque Viktor et j'entends claquer la reprise de volée de Jean-Michel Larqué en finale de la Coupe de France.

Je trouve la lucarne, le gardien de but est battu, les filets bruissent de leur chuintement ineffable et je retombe en innocence. Il me revient en mémoire l'odeur de l'herbe coupée, les lignes de chaux blanche autour du terrain, la lumière rasante du soleil aux premiers entraînements de septembre, le goût ensoleillé du citron et le bruit martelé des crampons sur le ciment du vestiaire. Une boule ronde de chaleur se love au creux de mon estomac. Le football redevient à mes yeux une chorégraphie limpide et les pas de sa danse m'émerveillent comme au premier jour.

Comment expliquer que trente ou quarante ans après les faits, un homme se souvienne du but qui qualifiait son équipe ou du penalty raté qui l'éliminait ? Pourquoi l'équipe de Didier Deschamps battait-elle la Belgique en Russie quand celle de Michel Hidalgo échouait en Espagne contre l'Allemagne ? En quel déshonneur Johan Mozart Rodolphe Noureev Cruyff ne soulevait-il jamais la Coupe du monde de football ? Les larmes de joie et de détresse ne sèchent qu'au nom d'une certaine idée de la dignité mais les sentiments ne meurent jamais tout à fait. Le football fait croire aux hommes que le Père Noël est éternel et leur redonne le goût des aubes féériques. Dieu sait pourtant combien les nuits sont longues au purgatoire avant qu'un petit bout de paradis se lève avec le jour !

 

Posté par xaviervavidorso à 10:47 - Commentaires [0] - Permalien [#]